Entretien avec Paul Fave

Professeur de Latin de notre Ecole, au collège Saint Joseph et au Lycée Saint Jean, de 19 ans à 60, Paul Fave, aujourd'hui en retraite, nous a accordé un long entretien qui intéressera les amis de l'Ecole et ceux qui apprécient sa singularité. C'est aussi un témoignage riche en enseignements sur l'évolution du "privé", utile à ceux qui s'interrogent sur l'état actuel de l'école catholique. C'est, enfin, tout simplement, un aperçu de la trajectoire d'un homme.





Les Cahiers - Pourriez-vous me parler de votre parcours ?

Paul Fave - Je suis de Sainte Mère. J'ai fait mes études secondaires au séminaire d'Auch jusqu'en première. Mais comme à la fin de la première il était question de prise de soutane, et que cela ne faisait pas partie de mes projets, j'ai fini au séminaire d'Aire sur Adour. Après le bac, je me suis trouvé surveillant à Gabarret.

Dans une école sous contrat d'enseignement ?

Il me faut vous éclairer sur l'histoire du fonctionnement des écoles catholiques. Les maîtres étaient recrutés par les directeurs, qui étaient eux-mêmes des vicaires instituteurs, dépendant du curé du lieu ; l'Etat qui faisait face à l'arrivée de la masse extraordinaire des gosses du baby-boom, n'ayant pas les moyens de construire les établissements nécessaires pour recevoir tout ce monde, a mis en place, au nom, soi-disant, de la liberté de l'enseignement, un « truc » : grâce à l'école « sous-contrat », on allait payer les maîtres, en s'abstenant de payer les locaux, le personnel d'encadrement, de cuisine. L'élève de l'enseignement privé revenait « à moitié prix » de celui de l'enseignement public. Cela eut lieu peu de temps après la fin du concours d'entrée en 6ème.

Il y avait un examen d'entrée en 6ème, c'est cela ?

Pas un examen, un concours. Par exemple, il y avait 25 places en 6ème au lycée de Lectoure ; les enfants du canton qui le désiraient passaient le concours ; il n'y avait pas trop de passe-droits à l'époque, cela se passait de manière plutôt régulière. Cependant il n'y avait pas de concours dans l'enseignement privé ; on y recevait plus largement. Quand ils ont supprimé ce concours, il y eut un afflux d'enfants qui voulaient faire la 6ème. C'est là que se situent les contrats.

C'était le cas de l'école de Gabarret où vous avez débuté ?

Non, il ne s'agissait pas d'une école sous contrat ; le directeur reçut deux jeunes pions (17 et 18 ans), nous dit que nous allions faire la nuit à l'internat ; le lendemain matin, il nous dit : il y a un professeur qui devait faire 28 heures de cours, et qui vient de m'envoyer un télégramme me disant qu'il ne viendra pas ; alors vous allez faire quatorze heures chacun ! Ce qui fait qu'à dix-sept ans, j'étais prof. Mon copain, lui, ayant dix-huit ans, en avait le droit; mais moi, à dix-sept, je n'avais même pas le droit de l'être! ... donc si je voyais quelqu'un d'inconnu entrer dans la cour, il fallait que j'arrête immédiatement de faire cours aux élèves et que je fasse semblant de les surveiller.

Et le salaire ?

Oh, je gagnais à l'époque nettement moins que le prix d'une paire de chaussures par mois. Mais c'était le cas partout dans ces écoles qui n'étaient pas encore sous contrat. J'ai fait ensuite une année d'études à Toulouse, dont je ne préfère pas trop parler parce que j'y ai fait beaucoup d'autres choses que d'étudier. Au mois d'octobre suivant, l'année scolaire ayant déjà débuté, je viens à Lectoure vendre un veau. Décidé à ne pas dire à mon père que je l'avais vendu 80.000 francs (anciens) mais 70.000 afin d'aller au bistrot boire les 10.000 restants, je tombe, dans ce même bistrot, sur des types qui étaient comme moi étudiant l'an passé à Toulouse. Comme je leur demandais ce qu'ils faisaient là, ils me répondent qu'ils sont profs chez le curé ! et j'apprends alors qu'il cherchait un prof d'espagnol. Je descends voir le curé en question – l'abbé de Lartigue - le directeur de l'ensemble scolaire ; je me présente, Fave de Sainte Mère, famille honorablement connue, messe tous les dimanches ; très bien, il m'embauche. Je commence lundi. J'avais dix-neuf ans.

Ce sont donc vos débuts à Saint Joseph ?

En effet. J'ai commencé à enseigner, non pas le français et le latin, mais l'espagnol... et les maths ! C'était une époque de plein-emploi : vous pouviez démissionner le vendredi, et le lundi commencer ailleurs ; or il avait embauché cette année-là quatre jeunes gens (j'en étais le plus jeune), et à la fin de l'année il en a viré trois, et m'a gardé, moi... au bénéfice de la comparaison avec les trois autres! Ce sont les débuts de ma carrière de prof. J'avais le Bac, et ce qu'on appelait « propédeutique », c'est-à-dire l'équivalent de la première année de Licence. Je suis donc entré à Saint Jo à 19 ans, et j'en suis sorti à 60. J'ai mis près de dix ans à obtenir la licence complète.

C'était commun à l'époque.

J'ai eu des collègues qui ont enseigné toute leur carrière avec le bac seulement.

Et les concours ?

Non seulement ils n'existait pas un concours spécifique au privé, mais le concours public nous était interdit ! On se méfiait à la fois de notre incompétence et de notre partialité. Ce n'est que plus tard, en particulier quand il s'est agi de faire passer le Bac et que nos collègues de l'Ecole Publique se sont aperçus que c'était mal payé, que nous sommes devenus et impartiaux et compétents, et qu'on nous a convoqués aussi pour faire passer le bac ! Je ne me souviens plus de l'année où l'on a ouvert les concours ; à l'époque le concours était commun. À l'issue, on choisissait public ou privé.

Avez-vous eu des modèles, des maîtres, qui ont pu avoir une influence sur votre façon d'être professeur ?

Oui : il y eut trois rencontres principales. Premièrement, pardonnez la banalité de la chose mais dans mon cas c'était vrai, mon instituteur, un type assez exceptionnel.

A Sainte Mère ?

En effet. Figurez-vous qu'on m'a fait sauter une classe, parce que j'étais trop bavard. Cela peut sembler curieux de nos jours, mais il s'agissait de « m'encadrer ». L'instituteur était avec sa femme (c'est ce qu'on voyait en beaucoup d'endroits : le couple s'était connu à l'Ecole Normale, et on les nommait au même endroit) ; j'étais chez Madame l'institutrice ; j'étais plutôt bon élève, mais je lui cassais les pieds en bavardant sans arrêt. Elle me mit chez Monsieur ; ce dernier me mit entre deux grandes fillasses de treize ans et demi-quatorze ans, qui préparaient le certificat, moi je n'avais que sept ans et demi-huit ans, et elles étaient là pour me faire tenir tranquille ; le deuxième jour, il y a eu récitation. L'instituteur a demandé : de quoi s'agit-il ? Un gamin répond : c'est une veuve qui parle, et son mari a été tué et on veut lui faire épouser le fils de celui qui a tué son mari ; elle n'est pas d'accord évidemment ; et elle répond à une femme qui lui donne ce conseil :
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Vous savez, pour moi la poésie jusqu'alors c'était un petit arbre rouge, un coup de vent et les feuilles tombaient, voyez ? Les fables de La Fontaine : je n'avais jamais compris ce que c'était. Et là, j'avais été « scotché » si vous me passez l'expression, par ce type qui en pleine campagne faisait apprendre du Racine, à un petit paysan ; la semaine d'après c'était Hérédia, Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, etc. En somme il leur montrait ce qu'il aimait. Il avait deux candidates à ce concours d'entrée en sixième, dont je vous parlais ; il avait peur qu'elles échouent. Il nous a donc appris, en un an de CM2, toute la grammaire française que je sais aujourd'hui. Parce qu'il avait peur! Les deux filles sont allées au lycée ; moi au séminaire. Voilà pour l'instituteur de Sainte Mère.

Et les autres rencontres ?

L'abbé Baron, qui m'a appris le latin de la 6ème à la 3ème. Et je n'ai pas le sentiment d'avoir appris beaucoup de latin depuis la fin de ma 3ème... C'était une type extraordinaire par sa rigueur, sa capacité à sélectionner ce qu'il fallait enseigner et ce qu'il fallait laisser. Et le troisième rencontre, c'est un collègue. Attention, il y avait une différence d'âge, c'était un « vieux » de trente ou trente-cinq ans ; c'était Pierre Gardeil. Il avait treize ou quatorze ans de plus que moi. Ce type m'a appris beaucoup de choses, beaucoup plus que mes profs à la fac, et tout le reste.

Etait-il déjà professeur à Saint Jo ?

Il était prof de Philosophie et de Lettres. Nous étions à Saint Jo, dans les locaux actuels : il n'y avait pas trop d'élèves à l'époque. C'est en 1967 que ce Gardeil, qui habitait dans la rue du 14-juillet avec sa femme et ses quatre enfants, a fondé le lycée Saint Jean. Un oncle à lui, cuisinier sur les paquebots, a monté à Lectoure une auberge, l'auberge des Bouviers, avec comme nouveauté le fait de griller la viande devant les clients ; les notables d'Agen venaient là. Sa cuisine était si bonne qu'ils l'ont aidé à se rapprocher d'Agen ; il a acheté un château sur les bords de la Garonne. Il vendit donc son auberge et aussi la maison qu'il habitait à Lectoure, sur l'emplacement actuel de Saint Jean. Cette maison avec son parc a été achetée pour la moitié par l'Ecole, et pour l'autre par Pierre. Pierre et sa famille prirent la maison et une partie du parc ; le reste du parc fut acheté par l'abbé de Lartigue, trop content d'y bâtir ce qui allait être le lycée, et d'avoir le directeur sur place.

Quelles relations entreteniez-vous avec lui ?

Ce Gardeil, je voyais qu'il avait les mêmes goûts que moi, en matière littéraire, même dans le second rayon ; savoir qu'on aimait tous les deux Racine et Bossuet, il n'y a rien d'extraordinaire là-dedans, mais Jacques Perret... et au-delà de la littérature, il aimait le rugby, j'étais rugbyman, il aimait la corrida, j'étais moi-même aficionado. Il a même écrit un livre sur la corrida, saviez-vous ? Un livre illustré, chaque illustration étant associé à un extrait de la grande littérature française. Un beau livre, qui n'a malheureusement pas été édité. Mais il m'a offert un manuscrit.

Pierre Gardeil a-t-il été professeur à Saint Jo directement, comme vous l'avez été ?

Il a fait khâgne, mais n'a pas intégré ; il a passé sa licence ; comme il avait une famille à faire vivre, il est devenu professeur au lycée d'Albi, a commencé à s'ennuyer ; et pour une raison que je n'ai jamais vraiment éclaircie, il a quitté la fonction publique et est revenu dans son petit village, pour être professeur dans l'école où il avait été élève.

Mais cette Ecole, de quoi s'agit-il, finalement ?

C'est une Ecole particulière. Elle a été fondée en 1905 ou 1906 par un type qui s'appelait l'abbé Tournier – je ne l'ai pas connu, le seul lien que j'ai eu avec lui, c'est d'assister à son enterrement. C'était un type brillant, mais très mal vu à l'archevêché ; en effet, il tenait à ce qu'il y eût dans son Ecole des gens de tous les milieux. A cette époque-là, l'évêque prenait très mal le fait de n'être pas reçu par les meilleures familles, les notables. (C'était la queue de la comète de ce qu'avait été le Second Empire, et la lutte contre la République!) L'abbé Tournier n'a néanmoins jamais bronché et a continué à aller dans le sens de cet accueil. Du point de vue pédagogique, c'était extraordinaire : il prenait des petits paysans de douze ou treize ans, et il leur faisait avoir le Bac trois ou quatre ans après, eux qui n'avait su ni latin, ni algèbre, ni rien. Cela se faisait au prix d'une étude commençant à six heures du matin, et des cours qui ne faisaient pas distinction entre littéraire ou scientifique : tout le monde faisait les mêmes maths... Il a tenu jusqu'à la fin de la guerre, je parle de la Seconde ; on a alors décidé, en haut lieu, de crever cette école.

Vraiment ?

On a envoyé un type – je tairai son nom – comme directeur, avec pour fonction de crever l'Ecole ; il y a très bien réussi, en deux ou trois ans le nombre d'élèves a été divisé par trois, etc. Heureusement la Providence en a voulu autrement. Le curé de Lectoure, l'abbé de Lartigue, avait un jeune frère qui venait d'être ordonné ; comme il craignait pour la vertu de son jeune frère, il demanda à l'évêque de le nommer auprès de lui, comme vicaire – de façon à avoir un œil sur lui. Par la suite, comme il ne savait pas trop faire de ce vicaire, il le nomma directeur de l'Ecole. Le jeune prêtre s'est mis à s'occuper de l'Ecole. La Providence et sa ténacité firent que l'Ecole qui menaçait de s'effondrer, a tenu. Vaille que vaille, car je ne vous parlerai pas des profs hautement pittoresques et pas forcément compétents, des pions (encore pire!)... et une cuisinière... oh, il faudrait que je vous en dise un mot.

Je vous en prie.

Ils avaient accueilli la veuve d'un milicien, tué dans une ambuscade par des résistants ; laissée tombée dans son village, Astaffort – elle n'était pas du bon camp – elle avait été récupérée par un républicain, homme étonnant, Jean Gardeil, le père de Pierre Gardeil. Cet homme-là, vous savez, a eu un fils résistant, mort en camp de concentration, et un frère, fusillé à Auch comme chef de la Milice ; le père Gardeil a employé cette femme quelque temps – il était alors petit patron, biscuitier ; et quand il n'a plus pu l'employer, parce que ses affaires marchaient moins bien, il a demandé à l'abbé Tournier de l'employer dans l'école. C'était un véritable personnage, qui se levait à trois heures du matin pour trier les patates, … Mais revenons à notre sujet. Pierre Gardeil a donc été ancien élève revenu dans l'école, comme directeur ; et c'est le cas également des frères Bonnet. Bernard, un type étonnant, brillant ; un des rares élèves qui a pu obtenir un 17 ou un 18 de la part de Pierre Gardeil. Bernard a fait (et réussi) sa première année de médecine, mais ce qu’il aimait, lui, c’étaient les maths. Il bifurqua donc. Et il n'avait pas fini sa licence qu'il était déjà professeur avec nous. Pour vous donner une idée, ce type était en troisième quand moi, j'étais jeune prof. Jojo, lui, je l'ai eu comme élève en 6ème, quand j'en étais à ma deuxième ou troisième année de carrière. Il était au premier rang ; je mettais au premier rang les élèves qu'il fallait surveiller ; mais toujours en équilibrant : on place celui qu'il faut surveiller à côté de l'autre, celui qui doit le calmer. J'avais donc mis celui qu'il fallait surveiller, et Jojo à côté ; celui qu'il fallait surveiller, c'était Jef Gardeil ! Il perdait toujours tout... Jojo, par contre, a été un de mes meilleurs élèves ; à la fin de mes explications, je le voyais hocher la tête, signifiant par là : « je voyais bien où tu voulais en venir... » Il a fait une petite école d'ingénieur à Toulouse ; quand il eut fini son école, il est entré chez IBM ; on lui a dit : vous allez faire « technico-commercial » ; lui entendait « technico », mais au bout d'un an et demi, il s'est aperçu qu'il était à 80% « commercial ». Il est donc revenu au sein de l'Ecole, et pour un salaire trois fois inférieur, est devenu professeur de physique. Ces types-là sont ceux qui ont structuré l'école sur le plan des compétences intellectuelles. Il y en a eu quelques autres, bien sûr. Ce groupe a bien marché. Et ça a bien marché aussi parce que s'est formé autour de Pierre Gardeil, un groupe, plus élargi, dont l'activité capitale était la prière du mardi matin.

J'ignorais qu'elle avait lieu le mardi matin.

Oui, le mardi matin, à 6h00 ou 6h30. Une heure de prière commune, puis le petit-déjeuner, la « déconnante », et après on allait en classe. Cette prière a été reportée plus tard au vendredi soir, ce qui était moins astreignant.

Beaucoup de professeurs étaient-ils mus par une conviction chrétienne ?

Il y en avait pas mal ; que dire ? c'est le Bon Dieu qui faisait cela ; moi dans mon cas, je suis... reborn ! Au sein de l'Ecole, il y avait peu d'hostilité à l'égard du christianisme comme on peut en voir dans les établissements privés aujourd'hui. La seule hostilité qui ce soit exprimée ouvertement – il y en a peut-être eu de sourdes – était d'origine syndicale. Avant 81, il y avait le souci pour une part de nos collègues, d'être intégrés au grand service national de l'éducation, pour avoir un meilleur travail, une meilleure retraite, pour la sécurité de l'emploi. En 84, le gouvernement a eu la volonté de réaliser ce grand système. Il y a eu des manifs un peu partout ; et une grande manifestation à Paris ; nous y sommes allés, évidemment. Au retour, dans l'autobus qui nous ramenait, à la radio, on a donné la parole au secrétaire général de l'enseignement catholique, le Chanoine Guiberteau, qui avait réussi à obtenir, après d'âpres négociations, la création d'un grand corps national des professeurs de l'enseignement catholique. Je me suis alors tourné vers ma femme, en lui disant : « tu vas bien me regarder, je vais te regarder aussi et, comme cela, chacun de nous deux aura vu un cocu »... On marchait pour le contraire ! On marchait pour Saint Jo, pour le caractère propre de chaque établissement, par pour une Education Nationale Bis, dont on voyait bien qu'elle allait tout abâtardir ! Et au fur et à mesure que le temps a passé on a vu ces gens-là se structurer, avoir des syndicats, du personnel appointé, organisé, établissant des règles, des normes, dans la gestion des corps professoraux. Une catastrophe, si vous voulez mon avis. Si vous avez deux-trois professeurs qui dans un collège font mal leur boulot, et qui finissent par faire tomber le collège ; cela arrive, actuellement, ils ont la sécurité de l'emploi, et il faut les réemployer ! Et on va les mettre dans d'autres endroits qui ne marchent pas trop mal encore, et où on peut craindre qu'ils recommencent leurs bonnes œuvres.
On a eu deux ou trois types qui se sont opposés à nous, grosso modo. Nous voulions continuer à fonctionner comme nous étions – nous étions plutôt conservateurs – et eux voulaient qu'on rentre dans le système. Je sais que ces types-là ont été en butte à des méthodes d'intimidation et ils sont partis. Il faut reconnaître que c'était comme cela ! Nous, la bande à Gardeil, on écrasait tout. Beaucoup de collègues suivaient de bon gré ; ceux qui n'étaient pas d'accord n'avaient pas la parole. On était pas des gens super ouverts, il faut bien le dire. Tout ce qui nous amusait devait amuser tout le monde... Il y avait des filles qui se seraient bien passées de longues conversations sur le rugby en salle des profs ! Car c'était aussi très masculin, cette affaire-là ! Certains se rebellaient ; mais très peu, il fallait avoir du caractère.


Parlez moi de la vie chrétienne.

On était en effet structurés autour de la prière. Pierre Gardeil nous avait inspiré une façon de tenir ces séances de prière que lui tenait des équipes Notre-Dame, dont il faisait partie avec sa femme. Nous sommes d'ailleurs plusieurs à l'avoir suivi dans cette voie, ma femme et moi, mais aussi Bernard, Jean Paul Laban, Michel Pascau et leurs femmes... et curieusement nous avions peu de rapports avec la paroisse. Nous avions des relations cordiales avec la paroisse à l'époque de l'abbé de Lartigue, l'archiprêtre (le frère aîné du directeur) ; et on a nommé un type, mort il y a un an : l'abbé Bourrousse. Je le connaissait bien, il avait été mon pion au séminaire ; lui était plus distant avec l'Ecole. Il était de cette génération de prêtres de l'immédiat après-Concile, qui se méfiaient de tout ce qui était institutionnel. Il ne venait pas souvent à l'Ecole, oh non ! Ma femme, qui était sa secrétaire occasionnelle, lui avait dit un jour : « vous n'aurez vraiment pas de chance, M. l'abbé, si un jour l'Ecole vous tombe sur la tête ». Je sais, ça n'était pas très diplomatique ! Cette génération de prêtres – qui ont près de 80 ans aujourd'hui – compte parmi leurs membres un grand nombre de prêtres qui ont abandonné la soutane, et ceux qui étaient restés ne voulaient plus être institutionnels ; cela peut sembler anecdotique mais c'est révélateur : j'ai des contacts avec les anciens du séminaire devenus prêtres ; leur demander de bénir la table avant de manger ? C'est devenu impensable ! L'idée de dire le bénédicité, c'est comme si on leur demandait de se mettre à poil !


Revenons, si vous le voulez bien à l'histoire de l'Ecole.

Volontiers. Gardeil était le directeur de Saint Jean ; quand il s'est senti un peu fatigué, il a fait nommer à sa place, par l'abbé de Lartigue, Bernard Bonnet, pour le remplacer à Saint Jean. Il a dirigé ensuite tout l'établissement, en remplacement de l'abbé de Lartigue, déjà malade.

C'était une Ecole avec un personnel endogène... Encore aujourd'hui, un bon nombre de professeurs sont d'anciens élèves ! Pensez à vos collègues : Nicolas, Marie-Pascale, François... Cela crée une continuité. Cela a des qualités, et sans doute aussi des défauts, je n'en sais rien... elle est restée très particulière. Les fameux contrats disaient que l'Etat passaient un accord avec ces écoles, et que ces dernières avaient un caractère propre (qui n'était pas nécessairement le caractère chrétien, d'ailleurs) ; mais notre Ecole a réellement défendu son caractère propre. Bernard Bonnet directeur a fini par être surnommé, à Toulouse, monsieur Niet. Il avait toujours une solution interne à ce qu'on lui proposait de l'extérieur. Je vais vous donner un exemple significatif. Vous ne connaissez pas Christian Laborde ? Il s'agit d' un écrivain célèbre pour L'Os de Dionysos. Il était professeur de Lettres de Garaison ; on est dans l'immédiat de l'après-68, il était de ceux qui voulaient secouer le cocotier ; mis à la porte de l'établissement parce qu'il a écrit son livre licencieux. Par ses relations (Claude Nougaro, qui connaissait Baylet, le veau sous la mère...), il trouve à une place … à Saint Jo ! Pour Pierre Gardeil, c'était non : pas question de recevoir ce type. Seulement voilà : L'abbé de Lartigue avait fait un emprunt pour le nouveau gymnase, et pour les banques il fallait que le rectorat soit caution – était-ce le moment de froisser le rectorat ? L'abbé et Pierre étaient régulièrement en conflit ; mais cette fois, l'abbé s'est rangé à l'idée de Gardeil : pas de Christian Laborde à Saint-Jo, on prend le risque malgré la caution du rectorat qui risquait de nous passer sous le nez. Finalement, rien de grave. On n'a pas pris Laborde et pour la caution, il nous ont fait attendre deux mois de plus, et c'est passé. C'est une anecdote, à mon avis, révélatrice.

Caractère propre, esprit de résistance à ce qui viendrait défigurer ce caractère... et qu'en est-il du travail scolaire ?

L'Ecole est aussi un établissement à faire partie des premiers à obtenir 100% de réussite au bac à une époque où cela n'était pas si courant qu'aujourd'hui ; nous étions assez souvent classés second (derrière le lycée Fermat de Toulouse) ; mais nous, nous n'avions pas un recrutement élitiste ; c'étaient les bourgeois d'Auch et d'Agen qui nous flanquaient leurs gosses quand ils n'avaient pas trop réussi là où ils étaient ! On faisait réussir des gens qui n'avaient pas réussi ailleurs – non pas parce qu'on avait du talent (il y en avait deux ou trois qui en avaient, mais les autres...), mais parce que, pendant que les élèves du lycée d'à-côté commençaient à aller au bistrot, les nôtres restaient en étude, parce que les profs assuraient les surveillances ; les élèves en étude ? Ils avaient le choix : non pas entre travailler et être battu, mais entre travailler et s'emmerder. On jouait pas aux cartes, on lisait pas le journal... en travaillant un petit peu plus que les autres, on finissait par avoir de meilleurs résultats.

Et la culture ?

Il y avait en effet un souci permanent – grâce à Gardeil, il faut bien le dire – de la culture. On faisait du théâtre, de la musique. Il y avait toujours des profs – pas des spécialistes – pour animer le théâtre, la chorale, même le sport, d'ailleurs : moi je m'occupais du rugby, Daubas du volley... les élèves ne pouvaient pas nous échapper ! ils nous retrouvaient au théâtre, à la chorale (enfin, pas moi, heureusement, je chante très faux). Mais les activités artistiques, ou sportives, n'étaient pas l'essentiel ; tout cela était au service de l'éducation.
On le voit dans le film de Bringuier, Mozart en Gascogne ; Gardeil dit, entre autres, à ce garçon espanté de voir comment des jeunes sans culture musicale finissaient par chanter le Requiem de Mozart : « on est d'abord une école ». Mais on visait quand même le haut ; cela a suscité des vocations dans la musique, on pense à Béatrice Uria-Monzon, à Jean François Gardeil ; j'ai eu au moins trois élèves qui se sont découvert une vocation de comédien de théâtre. Ce qui compte n'est pas la qualité de « celui qui fait faire », c'est le niveau d'exigence qu'on se donne.

Justement, parlez-nous de la chorale.

Je ne participais pas à la chorale en tant que choriste. Heureusement ! Nous, les vieux, nous avons eu le sentiment qu'il y a eu un moment où la chorale a changé. C'est le moment où Pierre Gardeil a pensé qu'il fallait mettre la barre encore plus haut. Lui-même était un mélomane, pas un musicien ; il s'est affilié à la chorale de l'Armagnac, fondée à Vic – c'est là qu'il a fait la rencontre de Roland Fornerod. Il s'agit d'un baryton suisse, reconverti dans la paysannerie avec son épouse. C'est lui qui a enseigné le chant à Pierre, et qui est devenu le professeur de chant du lycée. Quand Béatrice Uria-Monzon, qui a la reconnaissance tenace il faut bien le dire, parle de sa vocation, elle parle de Pierre Gardeil, et de Roland Fornerod. Le niveau a monté, monté, et il y a eu de plus en plus d'adultes, dans une chorale qui était destinée au départ aux lycéens de la seconde à la terminale. La chorale chantait toujours bien, mais il y avait de moins en moins d’élèves volontaires. Alors Georges a repris les choses en main, il y a quelques années, et il a bien fait. Il a rappelé Jef, et ça a mieux marché, ça a meilleure mine depuis trois ou quatre ans.


Hormis la chorale, le lycée est fameux pour le théâtre : vous-même, pratiquiez-vous le théâtre avec vos élèves ?

Tout à fait. J'ai un souvenir à ce sujet. J'avais choisi une pièce à deux personnages ; le texte était d'un cousin, un disciple de Bernard Dort ; Sur un fait-divers réel ; un jeune jardinier, trouve une chambre chez l'habitant, chez une vieille dame, avec laquelle il se lie d'amitié ; ce jeune devient extrémiste de droite ; et, apprenant que la vieille dame est juive, il la tue. Le cousin a fait de ce fait-divers une pièce intéressante qui se passe dans la prison où le jeune assassin est reclus ; la dame assassinée vient le visiter.
Je l'annonce à mes élèves de première. Comme il n'y a que deux personnages, je donne aux garçons le texte du garçon, aux filles le texte de la dame ; apprenez cela, nous ferons les auditions lundi prochain, et nous déciderons ensemble (le maître ayant voix prépondérante) ; les auditions ont lieu. Ils étaient tous très mauvais ! C'était vrai : ils étaient catastrophiques. Alors, puisqu'ils étaient tous mauvais, je les ai fait tous jouer ; et au cours des répétitions, ce qui devait arriver arrive : ils sont devenus un peu moins mauvais. A la fin, un couple s'était révélé. Je les ai gardés pour la scène finale. Et le garçon est devenu comédien, la fille professeur de lettres.
Dans cette Ecole j'ai fait un peu de tout, en vertu du principe que celui qui n'est bon à rien peut faire à peu près tout !

Mais vous étiez avant tout le professeur de latin de l’École.

J'ai une licence de lettres modernes – en théorie, vous le voyez, je n'aurais pas dû enseigner le latin ; j'ai enseigné le grec ; la première fois, c'était assez pittoresque ; c'était aux alentours de 1968. Pierre Gardeil, qui n'avait jamais appris le grec, voulait l'apprendre. Il avait ses deux enfants aînés en quatrième ; il me dit : « cette classe de quatrième va faire du grec ; vous serez le professeur de grec, et moi je serai votre élève. » J'ai fait pendant un an, à raison de deux ou trois heures par semaine, du grec ancien, avec Pierre au fond de la salle. Quelques fois il n'avait pas appris la leçon...
Une vingtaine d'années plus tard, j'ai donné des cours de grec le soir après cinq heures, une heure par semaine. Parmi mes meilleures élèves, l'une était la fille de Jojo, qui est devenue professeur de Lettres Classiques.

Quelle idée vous faites-vous de la pédagogie ?

On dit pour enseigner le latin à John, il faut connaître le latin et connaître John ; mais je pense qu'il faut surtout connaître le latin. Cela, c'est capital. L’Éducation Nationale, dans la formation des professeurs, a failli. Pendant ces dernières années, et surtout dans la formation permanente. J'ai souvent été convoqué à des stages de formation, auxquels je n'allais plus à la fin, car on ne cessait de me donner des conseils de pédagogie, au lieu de me mettre en face quelqu'un qui connaissait mieux Théocrite que moi, et qui m'explique un peu de quoi il s'agit. Former les professeurs de Lettres, ce serait leur donner un élan nouveau, pour lire. Et cela est valable pour toutes les disciplines. La pédagogie, c'est à mon avis assez peu de choses ; je ne sais pas si j'ai été un bon prof ; j'ai appliqué des techniques choisies parmi celles de ceux qui m'avaient enseigné ; j'ai choisi celles qui me paraissaient les meilleures ; plus quelques autres astuces que j'ai demandées à mes collègues ; d'autant plus qu'à l'époque on était en plein vent, hors de tout contrat. J'ai appris en une demi-heure auprès d'un professeur d'espagnol comment vérifier que tout le monde a bien étudié sa leçon ; j'avais une méthode d'interrogation écrite, que j'ai apprise avec ce type et que j'ai toujours appliquée avec mes élèves, que certains de mes élèves aujourd'hui professeurs appliquent encore, mes enfants professeurs eux-mêmes. Ce qui compte, ce n'est pas la pédagogie, c'est le fait d'aimer ce qu'on enseigne ; celui qui cesse de lire, je ne comprends pas qu'il continue à enseigner les lettres.

En tant que professeur de lettres, quels conseil donneriez-vous pour la lecture à L’École ?

J'avais été formé dans l'ancienne tradition, celle des morceaux choisis ; et par réaction, comme le font les jeunes, j'ai préféré faire lire à mes élèves de œuvres entières ; avec excès, par moments ; j'ai imposé à des 4ème de lire Moby Dick en entier, ce qui était idiot. Maintenant, je suis persuadé qu'il faut mâtiner les deux ; je suis pour le retour aux morceaux choisis, et avec le par cœur ; tu as lu une belle description de la nuit chez Chateaubriand : apprends-la par cœur ! Cela forme le style. Il y a parfois des choses intéressantes dans les réformettes : tenez, l'écrit d'invention, par exemple, où on leur demande une production littéraire. Mais les élèves ne sont pas prêts à cela ; s'ils avaient appris depuis la 6ème une petite cinquantaine de textes ! Ils auraient de la matière. Nous, nous étions mieux préparés – à ce qu'on ne nous demandait pas! Je savais des passages de Bossuet, de Chateaubriand, et je ne parle pas des poèmes. C'est encore plus vrai de la littérature antique. On traduisait un morceau d'une satire d'Horace, et après on l'apprenait par cœur. Des élèves que je croise me disent encore « Ibam forte via sacra, sicut meus est mos... » Je pense que cela leur donne quelque chose.

Pierre Gardeil répétait : « on est avant tout une école ». Pour lui, toucher les esprits, toucher les cœurs, c'était dire : « Tu as vu, là-haut ? On y va ». Il ne faut pas hésiter à donner un but supérieur, à viser haut ; mais il ne faut pas non plus oublier que c’est pour ces filles, ces garçons, qu'on est là – pas pour l'art, la littérature, la musique ou le théâtre. Si on les écoeure, si on n'intéresse qu'un quart d'entre eux, on se trompe.



Propos recueillis par Stéphane Morassut

Commentaires

  1. Jérôme Bayle15 mai 2019 à 02:09

    J'étais élève de Paul Fave (en français et latin) en 4eB1 et 3eB1 (1986-88) et je ne le découvre vraiment qu'aujourd'hui, grâce à vous ! Merci Stéphane.

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  2. Merci Stéphane pour ce magnifique témoignage. J'ai eu Monsieur Fave en cours d'informatique ! oui il a fait ca aussi :-) et comment ! J'étais en 4ième et 3ième, tout dans ce cours était dense, exigent, intelligent et visionnaire.

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    1. Merci à vous, "Unknown", pour votre témoignage. Nous n'avons pas trop parlé informatique, en effet, ce sont les lettres qui retenaient mon attention. Pour un prochain entretien?

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  3. Merci à Paul Fave qui explique les fondements d'une école que beaucoup décrient sans connaître car ils ne comprennent plus le sens de l'effort, la joie du travail bien fait pour autrui et pour le Bon Dieu. Je l'ai eu comme professeur, et avec d'autres enseignants de Saint Jo, il a été un phare dans mon apprentissage et ma vocation. Ce phare, dont parle Pierre Gardeil quand il évoque son école, est le point de lumière vers lequel on se tourne quand on a besoin d'un repère. Merci à cette école, ses détracteurs et réformateurs devraient se pencher sur les témoignages des professeurs, élèves et anciens élèves plutôt que de vouloir tout changer sans comprendre. Le bon changement est celui qui tient compte des racines et prend soin des nouveaux rameaux.

    "La fille de Jojo qui est devenue professeur de Lettres classiques"

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    1. Merci à vous pour ces réflexions fort intéressantes.

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  4. Il faudrait créer un conseil de surveillance -pour prendre une acception du monde de l'entreprise- ou plutôt une commission de sages intégrant des personnalités de la trempe de M. Fave, qui aiderait à assurer la continuité, la tradition, l'exigence et l'excellence. Une sorte de collège intergénérationnel de profs actifs ou à la retraite garant de l'esprit, comme une première communauté chrétienne, là où jadis tout se partageait, en vérité… La continuité? L'héritage? Il faut lutter pour les maintenir, car il s'agit là de tout ce dont la post-modernité libérale-libertaire (ou progressiste, au choix) veut nous priver. Et pas que dans l'enseignement. Solignac

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  5. O fortunatos nimium sua si bona norint! Discipulas!

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  6. J'ai enseigné 4 ans à l'école, de 1971 à 1975. L'histoire-géo, mais j'ai aussi démarré l'enseignement des sciences économiques et sociales. J'ai fait partie de la première équipe de profs "cathos" constituée par Gardeil avec Bernard Bonnet, Paul Fave, Jean-Paul Laban, Bernard Daubas. Trés bon souvenir.

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  7. Merci beaucoup pour ce témoignage riche et précis. N hesitez pas à en publier d autres.
    Quelle chance pour Lectoure de pouvoir disposer d un établissement comme saint Jo/saint Jean.
    Et bon courage pour tenir ce blog !il est vraiment remarquable !

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