Hommage à Bernard Daubas

Bernard Daubas, ancien professeur de lettres de notre institution dont nous avons déjà publié un texte ici, nous a quittés cette année. Nous avons demandé à un de ses anciens élèves, Emmanuel Gardeil, d'évoquer quelques souvenirs, qui, je l'espère, donneront au lecteur un aperçu de la personnalité d'un enseignant singulier.


J’ai connu Bernard Daubas comme professeur de français et de latin, quand j’étais en quatrième, et il m’a profondément marqué. Je n’aurai cependant pas la prétention de dire « voilà comment un prof devrait être » ; mais dans le panel de tous les professeurs dont j’ai suivi les enseignements, j’étais très heureux qu’il y eût Bernard, et sa manière de faire, manière qui avait des allures d’anti-manière. Nous avions pour habitude d’être considérés et jugés comme des élèves, alors qu’on avait l’impression, avec lui, de devoir être hissés à son niveau. Il nous tout simplement donnait l’envie d’être adultes, et en particulier pour ce qui touche la littérature, c’est-à-dire qu'il ne donnait pas l'impression de considérer la littérature comme une matière scolaire – ce qu’elle n’est pas, effectivement. Nous étions invités à entrer dans un rapport à la littérature qui ne soit pas celui des bonnes et mauvaises notes. Il nous amenait à percevoir que nous étions en train de découvrir des œuvres que nous ne comprendrions dans toute leur plénitude que plus tard : c’était une manière de nous guider vers la maturité.

Il connaissait bien ses effets... Il faut bien dire qu’il avait un côté show-man ; une belle voix,un regard acéré. J’ai peu de souvenirs de lui assis derrière le bureau ; il était plutôt assis sur le bureau ; mais il donnait surtout une grande importance – partagée avec d’autres professeurs de Saint-Jo – au fait d’accorder un temps, très conséquent dans le cours, à la lecture. On a même pu profiter de cours entiers où il se contentait de lire, tout simplement... et nous écoutions. Cela tranchait extraordinairement avec les cours très préparés, pour lesquels le professeur a réfléchi longuement sur vingt lignes extraites d’un texte, et aux diverses problématiques que l’on pouvait soulever, etc. On avait plutôt l’impression d’être avec, je ne dirais pas un grand-père (quand je l’ai connu il était dans la force de l’âge), mais plutôt un oncle, un oncle qui fait un peu peur d’ailleurs, je dois dire, mais chez qui l’on se retrouve, auprès de la cheminée… attention, il va nous lire quelque chose... Il avait une manière un peu sauvage de faire les choses, c’est-à-dire qu’il ne cherchait pas à susciter notre intérêt : mais il avait, lui-même, un intérêt très puissant pour le texte qu’il lisait ; la proposition qu’il nous faisait, c’était de rentrer dans sa bulle : si l’on n’y entrait pas, tant pis ! Peut-être, d’ailleurs, était-il peiné quand on n’y entrait pas, mais il se gardait bien de nous le montrer ! Il ne faisait pas comme Mme Arnaud, qui, quand on ne participait pas assez, disait, avec une emphase comique : « Non ! répondez-moi, sinon je meurs ! » S’il voyait des signes de désintérêt, il cessait le cours, allait à la fenêtre et regardait quelques minutes le paysage, en silence. Nous nous disions alors, et c’est nous qui étions peinés : « on l’a fâché » ou plutôt : « on n’a pas été au rendez-vous... » En une phrase : c’était un oncle, un peu sauvage, qui attire plus qu’il ne vient vers nous.

Ses ouvrages clés (du moins à notre époque, mais je n’ai pas l’impression qu’il les changeait tous les ans) : Ondine de Giraudoux, L’Ecume des jours de Vian, La Leçon de Ionesco. Au sujet de ce dernier, il avait compris qu’à cet âge-là on pouvait tous entrer un peu dans cet univers particulier, par ce qui a l’air d’être une blague – je pense que s’il avait opté pour Flaubert, cela aurait été un tout petit peu plus difficile pour nous !

Et quand c’était rédaction, nous avions la permission de nous « éclater ». Il fallait le surprendre. L’écriture était la grande affaire ; ce n’était pas un simple exercice scolaire, mais il s’agissait d’effleurer ce qu’est vraiment le geste littéraire. Il n’empêche qu’il pouvait y avoir des critères : je me rappelle être complètement passé à côté de la consigne, qui consistait à gérer l’alternance entre l’imparfait et le passé simple. Mon devoir était truffé de fautes – il m’a fait comprendre que c’était bien de m’être « éclaté », mais il m’a quand même attribué le huit ou le neuf que je méritais. Il était néanmoins très agacé par le goût que nous avions pour les notes. Une anecdote : il nous avait fait accomplir un devoir de réflexion sur le progrès, sorte de préparation à la dissertation de lycée ; nous n’avions pas été très bon sur ce devoir, à part mon ami Gautier. Bernard est entré en disant : « bon. J’ai regardé vos copies, et j’ai deux solutions. Soit je mets 20 à Guignard et 0 à tous les autres ; soit (dit-il en remuant la main dans un geste de dédain et de mépris) je vous mets les notes que vous aimez, 12, 13, et Guignard je lui mets 1000. Comme je suis gentil aujourd’hui, je vais choisir la seconde solution. » C’était une manière de dire : on fait des rédacs ? Ou on s’ouvre aux grands écrivains ?

En somme, on avait l’impression de faire un « truc de grand », avec lui. C’est du moins le souvenir très vif que j’en garde, ainsi que mon ami Gautier, et, je pense, le reste de la classe ; mais il faut bien dire qu’il était taquin, et que son humour en aura peut-être impressionné certains. Mais ce même humour, par sa causticité, a pu lui permettre d'obtenir l’adhésion des "cancres"... En fait nous étions comme les petits rôles dans Cyrano qui écoutent Cyrano. Il faut le dire, il nous « vannait », il se moquait de nous, outrepassant, je pense, quelque peu sa fonction ; cela a dû en blesser certains. Mais nous avions l’impression d’entrer dans une joute ; d’être « grands » avec un « grand » en fait. Et pas un pédagogue. Je ne veux pas dire qu’il faudrait faire la chasse aux pédagogues ; et peut-être même que, si nous n’avions eu que des professeurs comme lui, aurions-nous été déroutés...

Bien sûr, il y avait aussi la grammaire et l’orthographe. Je me souviens qu’un jour, peut-être suite à une  « plainte » d’un parent d’élève, il est arrivé en cours en disant : « bon, il paraît que je ne fais pas assez de grammaire ». Il s’est mis devant le tableau, l’a noirci de tout. De tout. Il a dû résumer toute la grammaire en un seul tableau. « Voilà, apprenez ça par cœur. Mais je vous rassure, ma fille qui est en licence, elle ne le sait pas, tout ça ». Il voulait nous dire, par ces traits désabusés et sarcastiques, qu’il était forcé de parler de codes, quand il voulait parler littérature. Il devait être aussi passablement agacé par les divers changements d’appellations dans la nomenclature grammaticale, au gré des réformes et changements de programmes, tous les cinq-dix ans.

Après cela, en troisième, ce fut pour nous la douche écossaise, parce qu’avec Paul Fave, nous avons découvert le goût de l’extrême précision et la sûreté de la méthode : douche écossaise ô combien salutaire, bien sûr, ce dont je ne me suis rendu compte qu’au fil des années suivantes, et chaque année davantage. Le propos de Paul Fave était le suivant, en somme : « c’est compliqué, mais vous allez tous y arriver, parce que, de toutes façons, si vous n’y arrivez pas, vous allez copier. » Si Bernard nous attirait vers l’univers des adultes, Paul nous faisait comprendre que nous étions des élèves, que notre métier, c’était d’être des élèves, et que notre salaire, c’était les notes. Daubas, c’était l’exact contraire. C’était en fait deux styles très différents, très complémentaires, en fait une excellente association dans notre apprentissage au collège.

Il se trouve en plus qu’il était un ami de mon père ; il me tardait de pouvoir entrer dans les conversations… à trois quatre, debout, en train de fumer, où la conversation virait rapidement de Fellini à Proust, le S.U.A.*, la rivalité Fleurance-Lectoure, et puis trois mots en Occitan, et puis on repartait sur Flaubert... Cela me donnait envie de devenir grand le plus vite possible.

Je ne suis pas écrivain, j’écris juste quelques dialogues pour les spectacles que je mets en scène, mais je suis sûr qu’il a pu donner l’envie de l’être, susciter des vocations littéraires. Je me souviens d’avoir, à la fac, écrit deux petites pièces, un peu absurdes, un peu surréalistes (pas géniales mais je m’étais appliqué) que je lui ai envoyées, comme une sorte d’ultime rédac’. Aucun retour direct de sa part, évidemment ! Mais j’ai su, par mon frère qui était alors son élève, qu’il avait lu les deux pièces, en classe, à ses élèves de quatrième. J’étais très flatté ; je pense qu’il était satisfait de savoir qu’il avait pu donner le goût, non seulement de la lecture, mais aussi de l’écriture.

Il est difficile d’avoir des textes de sa main ; il avait pourtant une plume très belle. J’aimerais lire davantage d’écrits de lui. J’ignore quel était son rapport réel à l’écriture ; a-t-il ou aurait-il osé se lancer dans un roman, par exemple ? L’a-t-il fait, et le retrouvera-t-on dans un tiroir ? Certains parlent de lui comme d’un écrivain qui n’écrivait pas. J’ai parlé de sa belle voix, de son regard perçant ; ce regard donnait l’impression à chaque instant qu’il allait produire une réflexion profonde, ou une grosse blague, ou préférablement les deux mélangées. Il était dans l’inspiration juste avant l’écriture ; il avait ce regard d’écrivain sur les choses.

Propos recueillis par Stéphane Morassut


* S.U.A.: Sporting Union Agen



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