Poésie et Spiritualité - correspondance avec Eric Dazzan

La poésie dite « spirituelle » me semblait soulever une difficulté singulière : comment une voix personnelle peut-elle s’exprimer sans se dissoudre dans un corpus doctrinal, moral ou liturgique déjà fortement structuré ? Le poète chrétien parle-t-il encore en son nom, ou seulement au nom d’une tradition ?

Cette question, je l'ai adressée à notre ami le poète Éric Dazzan qui me propose une réponse ample et méditative sur les liens complexes entre poésie et spiritualité chrétienne, déplaçant d'emblée la pertinence de la question. De Verlaine à Rimbaud, de Marot à Jean Grosjean, il interroge la notion même d’authenticité, redéfinit la liturgie comme expérience poétique, et esquisse une figure du poète "séparé", parlant depuis la solitude, mais adressant une parole à plus grand que lui.

Le lecteur ne trouvera pas ici un essai académique, mais un chemin de pensée : une "déambulation méditative" pour reprendre ses propres mots.

Cher Eric,


(...)
Nous parlons souvent ensemble des poètes "spiritualistes". La qualité d'un poème se mesure souvent à l'authenticité de son inspiration, etc. S'agissant des poètes chrétiens, il me semble qu'ils se trouvent devant une difficulté: chrétiens, ils absorbent une doctrine, une morale, un récit, un imaginaire très solidaires, très structurés, comme un monde plein et clos. Comment la voix personnelle trouve-t-elle à s'exprimer? On reproche par exemple aux Liturgies intimes de Verlaine de manquer d'authenticité, de la singularité verlainienne qui fait le charme habituel de ses productions, parce qu'il a soumis son inspiration habituelle à une doctrine, à un dessein édifiant, etc.
Le sujet que je te propose, donc, est de montrer aux lecteurs des Cahiers comment les poètes (d'hier et/ou d'aujourd'hui), pétris de christianisme, trouvent leur voix singulière (ou échouent à la trouver). Lesquels trouvent le mode d'expression permettant à la fois de ne pas se trahir eux-mêmes, et de ne pas trahir le corpus doctrinal auquel ils veulent rester fidèles?

(...)

Stéphane Morassut



Condom, le 15 janvier 26


Cher Stéphane,


Je trouve enfin le temps et l’énergie de répondre ou de commencer à répondre plutôt à tes interrogations sur les liens – possibles, impossibles, tendus et en tous cas complexes (et parfois conflictuels) – entre poésie et spiritualité, et plus précisément spiritualité chrétienne1. La façon dont tu poses la question, les termes mêmes que tu emploies pour la formuler sont déjà en eux-mêmes problématiques. Tu parles d’authenticité, d’inspiration, de voix singulière et personnelle pour la poésie et, je te cite, pour le christianisme et sa spiritualité, de « doctrine, [de] morale, [de] récit, [d’] imaginaire très solidaires, très structurés, comme un monde plein et clos ». Et tu fais référence, pour illustrer ces tensions, à Verlaine, le mal aimé de la modernité poétique qui lui préfère de loin Rimbaud et sa révolte, et à ses Liturgies intimes. Titre étonnant, d’ailleurs, quand on songe au fait qu’une liturgie possède par définition une dimension collective sinon publique et que le rituel chrétien – tel qu’il s’est progressivement institué – a pour fonction de rassembler la communauté des croyants autour de la manifestation éclatante du Christ (et de son Père) aussi bien dans la Parole que dans les gestes et les objets que ces gestes mettent en mouvement. La liturgie chrétienne est plutôt du côté de l’ex-time que de l’in-time, du côté de la manifestation, objectivée sous les yeux de la communauté, d’une Présence. Elle est plutôt du côté de la lumière sinon de la phénoménalité. C’est dans ce sens qu’un poète comme Robert Marteau intitule Liturgie (2) un de ses recueils dont les poèmes décrivent des instants-paysages (gersois, souvent). La couverture reproduit une mosaïque romaine qui représente deux oiseaux buvant dans un vase. Belle image de la communion : elle me fait songer aux raisins qui, peints par Zeuxis, ont été capables de tromper les oiseaux venus y picorer. « Quand on admet que la nature est une belle liturgie qui s'accomplit sous l'œil de Dieu, il n'y a plus de solitude », écrit Renan (3). 
Que pourraient être des Liturgies intimes ? Peut-être des messes basses à la frontière de l’intime ou du secret – celui que connaissaient les premiers rituels chrétiens – et de l’extime : une liturgie chuchotée, dans la pénombre et de très loin, qui convoque et absente tout à la fois la communauté. Une sorte d’oraison marmonnée – et c’est un lieu commun problématique, longuement discuté que celui du rapport entre poésie et prière (4) –, la mise en écoute et tout à la fois en silence – si tu me permets ces formules – d’une adresse. C’est aussi, indéfectiblement, sa mise en scène, sa monstration. On ne chuchote pas ou ne se contente pas d’esquisser comme de loin une parole ou un geste que tout destine au plein éclat et qui en garde quelque souvenir, sans y mettre un peu d’ostentation. Rien de plus remarquable que ce qui se montre en se retirant. Rien de plus éclatant qu’une faible bougie dans la pénombre d’une de ces chapelles qui bordent les nefs de nos cathédrales. Liturgies intimes – je ne m’arrêterai pas sur le pluriel qui n’est pas moins problématique -, ce titre nous oblige à reconsidérer, quand il s’agit de poésie au moins – mais peut-être aussi de spiritualité – la question de l’authenticité – et de son contraire qui reste à définir dans la mesure où rien n’est binaire dans le psychisme – ou encore de la singularité et d’une certaine manière, par voie de conséquence, la notion même de poésie. Associer poésie et spiritualité n’est pas sans conséquence sur la définition que l’on se donne de l’une et de l’autre. Et ce n’est pas un hasard si leur association se fait en période de crise pour l’une comme pour l’autre, de crise de l’e/Esprit d’une façon générale. 
Je refermerai, momentanément ce « chemin méditatif » – il ne s’agit pas pour moi de disserter mais plutôt de cheminer, très subjectivement, vers un horizon de compréhension possible – par deux remarques, ou plutôt une remarque et son illustration. 
La remarque concerne une distinction de vocabulaire qui n’est pas sans conséquence. Parler de spiritualité n’est pas parler de religion – et encore moins de dogme. Ce n’est pas non plus parler d’autre chose – ce serait trop simple : il n’y a pas de spiritualité dans l’absolu mais seulement référée à un ensemble de discours à caractère religieux au sein duquel faire signifier un chemin. Les deux notions, cependant, ne se recouvrent pas. Je reviens là sur les termes que tu emploies dans ton courriel : par définition aucun récit ou imaginaire ne forme un « monde plein et clos », le récit et l’imaginaire chrétiens moins que tout autre. Je ne pense d’ailleurs pas qu’aucun discours – doctrine, morale et dogme – soit capable de se refermer sur lui-même – les structuralistes que cela arrangeait bien l’ont cru ou fait semblant d’y croire – : la vie et les singularités interprétantes qui la peuplent et que nous sommes y contredisent en permanence. Le discours chrétien exige – et cela s’entend comme une responsabilité pour chacun – une interprétation, une herméneutique : entendre, interpréter et se convertir sont d’un même mouvement et ce mouvement est sans fin ou du moins il a potentiellement la durée d’une vie. Je te renvoie aussi bien à Paul Ricoeur (5) qu’à Rudolf Bultmann (6), tous les deux protestants certes, mais auxquels – du moins pour ce dernier – le Pape François parfois se référait. 
Aborder les rapports entre poésie et spiritualité à partir de cette distinction permet d’abord d’écarter l’idée d’une poésie spirituelle qui ne serait que la mise en vers – ou en rythme - d’un discours dogmatique. Encore que cette simple mise en rythme, si elle devait employer des figures ou des images, risquerait fortement d’ouvrir – qu’elle le veuille ou non – le discours qu’elle serait censée mettre en valeur et transmettre en l’état. Toute parole trahit un sujet, c’est-à-dire un parcours ou un chemin de vérité – je paraphrase la célèbre phrase du Christ. Ce qui fait la puissance, dans sa simplicité fondatrice, de la traduction des Psaumes de David par Marot, c’est Marot lui-même, c’est-à-dire une voix, un style, une écoute, toute une vie rassemblée dans un désir de transmettre. On aurait pu rêver d’une continuité entre Marot et Verlaine – Verlaine prolongeant par-delà les siècles, et avec plus de sensiblerie ou de sentimentalité fin de siècle, le geste de Marot. Que Verlaine soit à la peine dans ses poèmes chrétiens n’est peut-être pas discutable : son monde n’est plus celui de Marot et l’égo malheureux, abandonné comme le « Christ aux Oliviers » de Nerval, a du mal à ne pas prendre toute la place, à ne pas se mettre en scène. 
Je parlais de Rimbaud tout à l’heure, de sa révolte qui a tant plu au XXème siècle. On oublie qu’il a écrit – semble-t-il dans la même période que la Saison en enfer ou les Illuminations – des proses évangéliques qui sont très proches du texte source, l’Evangile selon Saint Jean. Ces trois textes sont difficiles à interpréter. On pourrait les lire comme un pastiche féroce ou du moins sceptique de l’Evangile. Et pourtant, là encore ce n’est pas si simple. C’est oublier que la parole testamentaire des Évangiles et la figure du Christ sont ouverts aux quatre vents de l’Esprit. Ce que Rimbaud retrouve – et dont Jean Grosjean fera son miel plus tard –, c’est d’abord cette simplicité que j’évoquais plus haut – simplicité naïve qui est celle des Fioretti qui ont eu tant d’importance au XXème siècle. C’est ensuite, et tout aussi décisivement, un ton qui définit une position du sujet, position à distance et pourtant participante : le voilà qui se sait pris dans les rais d’un destin mais ne cherchant aucunement à lui échapper, seulement à s’en saisir en conscience, à trouver peut-être une raison de lui appartenir plus pleinement. Je citerai, en guise de conclusion provisoire, le début et la fin de la seconde de ces proses que j’aime particulièrement. Nous sommes très très loin des Liturgies intimes de Verlaine. Le Christ de Rimbaud s’interroge sur l’authenticité du personnage qu’il lui faut ou qu’on – Dieu ? les autres ? - lui fait jouer sur son propre chemin d’existence. Rien de plus chrétien peut-être que cette interrogation et cette inquiétude, parfois cette révolte devant ce qui se propose comme une élection et une grâce. L’acquiescement marial y puise peut-être toute sa puissance. Le Christ de Rimbaud est d’abord séparé. Il est la figure du poète de la modernité naissante qui se découvre une puissance fabuleuse – qu’aucune transcendance assurée ne soutient plus – et un horizon d’incertitude sinon d’abandon . Comme l’écrit Christian Hubin, le poète est parlant seul, il parle du sein d’une solitude, tout à sa messe basse ou à sa liturgie intime par laquelle il tente de se représenter à lui-même. Sa parole, cependant, est adressée à plus grand que lui ou à autre que lui. Voici le texte de Rimbaud. De quoi nous parle-t-il, au premier abord ? D’une expérience de déréalisation qui trouve sa résolution dans la liturgie de la nature par laquelle, comme l’écrit Renan, nous cessons d’être seul. Le chemin qui conduit de l’une à l’autre est un chemin de parole intérieure qui témoigne à la fois d’une étrangeté au monde et d’un émerveillement. Parole nue, au ras des sensations et des choses. Parole qui se découvre un devoir de pauvreté : non par exigence d’objectivité, mais vocation spirituelle qui ne tient plus qu’au fil d’une subjectivité.

L’air léger et charmant de la Galilée : les habitants le reçurent avec une joie curieuse : ils l’avaient vu, secoué par la sainte colère, fouetter les changeurs et les marchands de gibier du temple. Miracle de la jeunesse pâle et furieuse, croyaient-ils.
Il sentit sa main aux mains chargées de bagues et la bouche d’un officier. L’officier était à genoux dans sa poudre ; et sa tête était plaisante, quoiqu’à demi chauve.
Les voitures filaient dans les étroites de la ville ; un mouvement assez fort pour ce bourg ; tout semblait devoir être trop content ce soir là. […]
Jésus dit : « Allez, votre fils se porte bien. » L’officier s’en alla, comme on porte quelque pharmacie légère, et Jésus continua par les rues moins fréquentées. Des liserons orange, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d’or et les marguerites demandant grâce au jour.


Je reviendrai sur tous ces éléments dans la suite de ma déambulation méditative.

Amitiés

 

Notes

(1) Pour les lecteurs que cela intéresserait, voici, dans un premier temps, deux pistes de réflexion : un essai de Gérard Bocholier, Le poème exercice spirituel, paru en 2014, chez Ad Solem (https://www.editionsadsolem.fr/product/110263/le-poeme-exercice-spirituel/)   et un podcast de France Culture sur le rapport de la poésie de Bobin à la spiritualité (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-racines-du-ciel/la-poesie-comme-chemin-spirituel-avec-christian-bobin-3781375).

(2) Champ Vallon, 1992.

(3) La citation est donnée par le Trésor de la Langue françaises informatisé, entrée Liturgie.

(4)  J’y reviendrai.

(5) Paul Ricoeur, Cinq études herméneutiques, Labor et Fides, 2013.

(6) Rudolf Bultmann, Nouveau Testament et Mythologie, , Labor et Fides, 2013.


  

Bibliographie


https://www.editionsadsolem.fr/product/110263/le-poeme-exercice-spirituel/

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-racines-du-ciel/la-poesie-comme-chemin-spirituel-avec-christian-bobin-3781375

https://theses.hal.science/tel-01080105v1

https://journals.openedition.org/assr/25467?lang=it 

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Василий Васильевич Кандинский (Vassily Kandinsky, 1866+1944), Succession (1935), huile sur toile, Phillips Collection, Washington D.C.

 

 

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