L'Ecole catholique et la Nation - par Fr. Etienne, o.p.

Si, tous les deux ans, et de manière intensifiée en période électorale, il nous faut nous demander dans de grands débats publics ce que signifie être français, c’est qu’assurément cela n’est clair dans l’esprit de personne — ou en tout cas pas dans celui de la majorité de ceux qui en ont pourtant la nationalité.


Et voici l’école catholique devenue cible de l’État. Le prétexte de la prévention des abus aura été d’une efficacité redoutable et indubitable pour mener à bien une opération d’annexion d’un système scolaire jusque-là indépendant. Car personne n’est dupe quant à ces fameux contrôles mis en place par les rectorats sous couvert de protection des élèves. Certains contrôles eux-mêmes se sont révélés plus violents que ce qu’ils prétendent dénoncer : qui accepterait que son enfant se retrouve seul face à deux inspecteurs lui demandant, en le fixant droit dans les yeux, à quand remonte sa dernière prière à l’école?


C’est une chasse aux sorcières — ou plutôt aux clercs — qui s’est ouverte. De vieux démons de la Révolution ont repris possession de nos institutions, et les zombies laïcards de la Quatrième République se sont relevés de leurs tombes…
 

Une triple suspicion pèse sur ces établissements catholiques : user de méthodes éducatives archaïques à coups de règles et d’humiliations (méthodes pourtant fort en vogue dans l’école de la République du siècle dernier…), endoctriner les élèves à coups de catéchisme fidéiste et fondamentaliste (oui, le monde aurait été créé en six jours de 24 heures), et ainsi alimenter les rangs de rebelles anti-républicains. Ce scénario, bien présent dans l’imaginaire de certaines élites, relève davantage d’un mauvais roman de science-fiction. Les questions des inspecteurs donnent parfois l’impression qu’ils visitent un village amish… Et certaines demandes me laissent perplexe, dont une tout particulièrement : mettre le drapeau français.
 

La question n’est pas tant celle du drapeau. Dieu sait — et je pèse mes mots — que nos établissements regorgent de patriotes, dont certains ont ce drapeau dans leur salon (quitte à être traité paradoxalement de fachos pour cela). Bon nombre de nos élèves intègrent les grandes écoles qui forment les plus hauts fonctionnaires de la nation, sans parler des camions de soldats passés par nos établissements. Mettre le drapeau français ? C’est oublier que, dans notre pays, les seuls établissements arborant les couleurs nationales sont les institutions publiques. Or l’enseignement catholique est une institution privée, dont une partie seulement du fonctionnement est financée par l’État. C’est une institution privée ayant passé un contrat avec l’État, et non l’inverse.
 

Qui demanderait à une association d’insertion dans les quartiers nord de Marseille d’apposer un drapeau tricolore sur sa façade, alors que l’intégralité de son activité est financée par des fonds publics — ce qui est, de fait, proportionnellement supérieur à ce que perçoivent nos établissements ? Je vois dans cette demande à la fois la peur que ces établissements n’aiment pas la France, et une volonté bien réelle, de la part de l’Éducation nationale, de mettre la main sur ce système.
 

Car il faut être honnête : tant que l’école catholique existera — si toutefois elle dure encore — elle restera un caillou dans la chaussure d’une volonté profonde et dangereuse d’uniformiser la société.
 

Or, et voilà notre conviction profonde, l’école catholique est au service de la Nation, qu’elle chérit dans les enfants qui lui sont confiés. L’Église ne cherche pas à démanteler le tissu social, bien au contraire : elle travaille sans cesse à plus d’unité, sans uniformité. Outre le fait que nos élèves suivent des parcours qui manifestent leur volonté de service du bien commun, nous croyons que la prise en compte de la dimension religieuse est l’un des apports majeurs faits à la Nation.
 

Taxé de trop catholique par certains, et de pas assez par d’autres, la véritable spécificité de l’enseignement catholique — et certains inspecteurs le savent mieux que quiconque — réside dans l’enseignement religieux. Le respect des croyances y est réel, et en même temps une véritable prise en compte de cette question humaine est proposée. Oui, nous parlons volontiers de religion dans les établissements catholiques, y compris en cours de mathématiques. Et ce n’est pas illégal ! Il n’y a pas de neutralité : ce sont des établissements confessionnels. Et ceux qui y mettent leurs enfants le savent et en assument les conséquences. 
 

Et ce faisant, ces établissements deviennent des laboratoires pour la société. Des espaces où l’on pense les relations humaines autrement, en prenant au sérieux croyances et rites, et en faisant de cette dimension un ferment d’unité. Même ceux qui n’ont pas la foi chrétienne sont invités à vivre au rythme des célébrations, à se réjouir durant l’Octave de Pâques et à manger des crêpes à la Chandeleur !
 

En réalité, l’État se tire une balle dans le pied en cherchant à stériliser l’école catholique : il se trompe d’ennemi. Les seuls « ennemis » susceptibles d’en sortir seraient des esprits critiques à qui l’on a appris à penser autrement. Mais si cela constitue un danger, alors la France a déjà basculé dans un totalitarisme à peine voilé. Et dans ce cas, ce n’est plus de l’éducation que nous faisons, mais de la résistance — et ni les professeurs, ni les chefs d’établissement n’aspirent à entrer dans le maquis.
 

Du point de vue de l’Église, ces établissements sont des lieux prophétiques. Car, à bien y regarder, ils sont parmi les derniers points de contact institutionnels entre l’Église et le monde civil. Ils sont l’un des derniers espaces où l’anthropologie chrétienne et le mode de vie évangélique peuvent encore être entendus — et même vécus. Voilà l’enjeu : offrir à la Nation un autre horizon que celui dicté uniquement par les règles et les pressions économiques. Dire que chaque vie a de la valeur, que rien n’est jamais totalement perdu, que la rentabilité n’est pas le premier critère de choix, que le pardon est possible, qu’avec peu on peut faire beaucoup, que chacun est aimé et voulu par Celui qui fait « toutes choses nouvelles ».
 

Alors oui, une certaine amertume s’installe quand on voit un État s’acharner sur une victime facile parce que docile. Des recadrages sont nécessaires, sans doute, comme dans toute institution. Mais l’on a parfois l’impression d’une reine acariâtre frappant sa servante la plus fidèle, par simple soupçon de piquer dans la caisse, alors même que celle-ci fait fructifier, par amour, ce qu’elle reçoit de bon droit.
 

Car c’est une évidence : la France, nous l’aimons et nous la servons. Peut-être pas comme certains le voudraient. Mais qu’est-ce donc qu’être français ? Nous formons pour la Nation des esprits libres, aimants et serviables. Tout le reste relève de la fable. Et nous laisserons sans peine les fonctionnaires les plus rationalistes et anticléricaux s’abandonner à leurs contes de fées, puisque ceux-ci ont au moins la vertu d’apporter un soupçon de poésie à des esprits desséchés, durcis et bronzés par l’adoration exclusive de leurs propres certitudes. 

Fr. Etienne, o.p.

kay sage other answers painting
Kay Sage (Katherine Linn Sage, dite), Other answers, 1945

 

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