Correspondance avec Eric Dazzan (2) - la poésie comme espace intermédiaire

Condom, le 29 mars 26


Cher Stéphane,
  

Les activités mondaines, ces deux derniers mois, m’ont durablement éloigné de ma table de travail, de ce lieu tout autant matériel – situé dans l’espace – que spirituel dans lequel nous sommes seuls avec nous-mêmes et pouvons poursuivre un chemin de méditation qui projette sa lumière – et son ombre aussi – sur le monde où nous avons été appelés à vivre et agir. Cet espace de l’en-dedans – dans une maison, dans un esprit, mais aussi dans une parole ou dans un regard1 – que nous rêvons parfois comme une forteresse mais qui n’est vivant que de s’ouvrir au monde et à son au-delà2, cet espace, ou du moins sa possibilité, est souvent thématisé dans la poésie. Il est difficile de dater l’émergence de ce motif, ne serait-ce que parce que le souci, la nostalgie ou l’exigence d’un lieu à soi, pour reprendre le titre de Virginia Woolf, traverse toute l’histoire de la poésie : à côté du poète orphique qui descend aux enfers chercher ce que le temps, la vie – cette « demeure d’un serpent »3 – lui ont arraché, il y a Ulysse, l’erratique, celui de Du Bellay4 ou de Joyce, qui ne cesse de revenir asymptotiquement à cette Arcadie de l’enfance du monde5 où le sujet est tout à soi et identiquement tout au monde, sans contradiction, une terre d’avant la division de soi avec soi, de soi avec le monde. Ce motif devient central lorsque l’ancien monde achève de s’écrouler sous les coups de boutoir de la Révolution française d’abord puis de l’industrialisation qui métamorphose la foule en peuples puis en masses – et aujourd’hui, en opinion publique – au sein desquelles l’individu – hors toute attache – devra trouver son chemin et inventer le sens de son existence. La poésie, à partir du moment où elle s’est voulue bien plus qu’une simple technique de production de discours versifiés, et qu’elle s’est projetée comme un mode de présence au monde sinon comme une éthique de l’existence qui pouvait valoir comme alternative à un espace social insatisfaisant, cette poésie-là a été confrontée au choix entre le retrait (la tour d’ivoire) et la contemplation qu’il autorise et l’action (ou l’engagement), la décision ou la volonté de changer quelque chose au monde. Ce choix est ancien et n’est pas propre à la poésie. Il n’est pas seulement existentiel d’ailleurs, il est éminemment politique et ce n’est pas un hasard si dans les dystopies de la première moitié du vingtième siècle, le pouvoir totalitaire traque les pensées de ses citoyens et ne s’affirme comme totalité qu’à partir du moment où il s’empare de la puissance de penser, de rêver et d’exprimer de chacun d’eux. Finalement, ce genre de pouvoir – qui semble de nouveau d’actualité de nos jours qui disposent de moyens techniques qui n’existaient pas dans l’entre-deux guerre6 –, ce genre de pouvoir craint peut-être tout autant le doux rêveur qui s’absente et pense ailleurs et autrement que les activistes qui le contestent dans une grammaire de l’action politique qu’il pratique lui-même. Il y a une sorte de conformisme politique – Camus dans un article de Combat voyait en lui, si je ne me trompe pas, le parangon du nihilisme – qui transcende les positionnements idéologiques et qui permet à certains de changer de positionnement en fonction des circonstances tout en restant cohérents dans leurs actions. Le doux rêveur, lui, est difficilement récupérable : ce n’est pas tant qu’il regarde ailleurs qu’autrement ou plus loin, du côté des choses invisibles, écrit Jean Malrieu, qui dérange ; c’est qu’il ne s’en tienne pas à ce qu’il est convenu – par le pouvoir, la culture dominante du moment, les évidences partagées après avoir été construites et imposées par toutes sortes d’institutions – de voir et de dire. C’est son indifférence à ce qui se dit et se fait communément et son obstination à ne pas même relever, à ne pas même donner du prix, dans un monde où tout a en un, à cet écart qui le caractérise cependant qui est profondément subversif. Il y a peut-être là une forme de bêtise, de manque de sens de l’à-propos et d’incongruence à l’esprit du moment, sinon de pauvreté absolue qui ouvre le regard à l’autre textualité du monde qui ne saurait se confondre – comme on s’acharne à nous le répéter en boucle – avec la simple actualité : « le plus pauvre héritier », écrit Jean Malrieu, « n’a reçu que l’espace, / La distance et le temps, la pierre démodée, / La garrigue où le houx bâtit ses cathédrales. »7 Cette liturgie du monde dont parle Renan lui est de nouveau ouverte. Et c’est dans cette même période de son existence que Jean Malrieu – après une longue et décevante période de militantisme - se décrit à sa fenêtre, retiré dans son regard qui accueille la figure humaine et l’auréole de son lien profond à la Création – il s’agit du dernier poème de La Vallée des rois :


Sur la route le charretier

Entraîne le paysage.

Le temps est resté suspendu.

Il fait très beau. L’ami

M’appelle.

Je ne pense pas à la mort

Mais la transparence est telle

Qu’à la fenêtre où je me penche

Je suis épouvantablement heureux

Du côté des choses invisibles.

 
 
 
Le poème date du milieu des années soixante. Jean Malrieu s’est retiré à Penne-de-Tarn et sa table de travail donne sur la combe obscure qui court au pied de la colline rocailleuse où a été construit son village de cœur. La route qui la longe et qui conduit au village, le village lui-même et toute la vallée qui l’enserre dans ses roches lui est un théâtre sur la scène duquel se présentent, pour qui sait – et se sait - les voir, les figures étrangement humaines qui peuplent la profondeur du monde. Tels ces « Quelques invisibles » qu’il évoque dans les brouillons du Plus pauvre héritier. Il s’agit d’un ensemble de quatre poèmes, trop long pour être cité in extenso. Je m’en tiendrai au début. Le premier poème évoque un personnage qui « n’en finit pas de raconter des histoires/ Assis sur le perron, sous la vigne et le rosier entrelacés. / Il gesticule comme s’il était important/ De meubler le silence. » Le poème se clôt sur cette interrogation : « Est-il sage de pleurer ainsi, car il pleure/ Sans le savoir, menant sa lutte contre l’impossible. / On l’écoute pour ce qu’il ne dit pas ». Et ce qu’il ne dit pas et qui fait qu’on l’écoute ouvre, pour le on qui sait écouter, dans ce qu’il dit et ce qu’il montre, une espace d’interprétation, c’est-à-dire d’apparition ou de vision, c’est selon. Je cite le poème suivant :
 
Peut-être est-il le Christ
Il en a la sueur d’homme, l’odeur, l’implantation de la chevelure.
Comme ses ongles sont émouvants ! Sa main ouverte,
Au poignet, une verveine bleue s’enfonce dans les profondeurs des chairs.
Il n’a point de stigmate.
Il me regarde.
Tout dépend des circonstances pour qu’il se surpasse et que je le croie.
 
Je rejoins, comme tu le vois et le vois moi-même, la question qui était au cœur de notre dernier échange : celle de l’association de la foi, de la responsabilité et de l’interprétation, question que je pense essentielle au Christianisme qui connaît, par essence, l’individu, quand le dogme – auquel il ne s’agit bien sûr pas de renoncer - a tendance ou vise à enfermer et déléguer à d’autres – la communauté au mieux – la responsabilité du sens et de l’interprétation. Je simplifie à outrance l’opposition. Quoi qu’il en soit, la poésie rejoint fondamentalement la spiritualité dans l’aire de cette question et toutes les deux ont en partage la puissance du voir ainsi que celle de la parole qui s’enracine en elle ou s’efforce de la rejoindre dans l’obscurité du monde et du langage. Je dis la poésie, la spiritualité mais je sais bien que leurs formes historiques sont multiples, même si l’on s’en tient au seul Christianisme. Et peut-être serait-il utile ou bon, à ce moment de ma dérive méditative, de tenter de définir ces notions – qui sont aussi des réalités tout à fait mondaines. Je me propose de commencer ma prochaine livraison par ces définitions auxquelles il faudrait peut-être associer celle de prière.
 
Pour boucler ce deuxième volet de ma réflexion, je reviendrai sur l’espace de l’en-dedans et son opposition au monde mondain – si tu me permets cette expression –, non la Création mais la Création telle que les hommes l’habitent et que leur(s) histoire(s) la structure(ent), l’organis(nt) ou la défigure(nt), c’est-à-dire en travaillent le sens possible. L’opposition entre les deux – dans sa radicalité - ne tient pas vraiment et n’est probablement pas vivable : il n’y a pas de forteresse, je l’ai dit, ni de pure extériorité mais une circulation complexe de l’une à l’autre, un mélange qui demande à être purifié ou plutôt fluidifié et homogénéisé. L’équilibre est subtil et la pauvreté dont je parlais plus haut, pauvreté matérielle et ou d’esprit qui est un gage parfois d’une efflorescence du cœur, cette pauvreté à laquelle Saint François est appelé et à laquelle il appelle ses disciples, est peut-être le seul chemin qui nous y conduise. Chemin de réforme intérieure et extérieure, indissociablement, qui demande, comme on le voit dans les Fioretti, un va-et-vient entre deux espaces et deux modes de présence au monde : le moment de l’oraison dont le lieu est souvent – sinon systématiquement – retiré à la vue, moment d’intimité avec l’Invisible et le moment de l’action dans le monde, sous le regard de la foule ou du futur disciple, action par l’exemple qui vaut pour témoignage – essentiel au Christianisme - et action par la parole. Peut-être pourrait-on résumer en disant que cet équilibre se joue entre ce que l’on cache – soi dans son adresse intime à Dieu – et ce que l’on montre – soi toujours mais tournant son rapport à Dieu (à l’Invisible) vers les autres, le montrant comme fait le Christ de son cœur sur certaines toiles. L’espace propre à la poésie – une certaine poésie, plutôt, je tenterai d’y revenir la prochaine fois – pourrait être situé à la jointure ou à l’articulation de l’en-dedans et du monde mondain, entre le repli et l’extériorisation. Il est un espace de monstration : monstration d’une vision – et d’une épiphanie souvent -, celle d’un monde dé-mondanisé – si tu me permets cette expression barbare – et monstration d’un point de vue à partir duquel cette vision s’offre pour que naisse et se découvre à elle-même une foi – « Il me regarde », écrit Jean Malrieu, « Tout dépend des circonstances pour qu’il se surpasse et que je le croie. ». Le poème est tout à la fois un geste – il indique – et potentiellement le fragment d’unegeste, celle d’un sujet en marche vers ce qui le dépasse et l’appelle dans le monde même. Cet espace, de nombreux poètes – Malrieu, Jaccottet, entre autres – l’ont conçu comme un espace de respiration. Il est potentiellement déjà un en-dedans ou du moins en lien avec lui, qu’il en soit le souvenir ou parfois l’affirmation au présent et, quand le poème prend la forme d’une prière, l’annonce de son accomplissement. J’essaierai également de revenir à la question du rapport entre poésie et prière. Pour conclure, je me conterai de donner à lire un poème de Bertrand Degott8 qui n’est pas considéré comme un auteur spiritualiste au même titre qu’un Christian Bobin9 ou Jean-Pierre Lemaire10. Son recueil s’ouvre cependant sur un vers d’Athalie – « oui, je viens dans son temple adorer l’éternel »11 – et le poème que je vais citer est dédié à Josette Segura dont on peut dire qu’elle est un poète spiritualiste :
 
Les arbres, leur prière au vent qui les dénude
 - Seigneur, ne nous épargnez pas la solitude
 
 peuplez-nous du cri des oiseaux contre l’hiver
et laissez-nous le lierre aller du noir au vert…
 
souvent s’impose avec la neige, en la vie rude
ou non, le souvenir de ce que l’on a souffert
 
alors étonne-toi, ne souris ni ne pleure
que soit notre prière au ciel sur les demeures
 
- Seigneur, ouvrez-nous comme on ouvre un livre d’heures12.
 
Bien sûr, il faut se demander à la lecture de ce poème si la prière n’est pas seulement ici qu’une simple forme, simple dans le sens où elle ne montre qu’elle-même et forme, dans le sens où elle est disposée à et pour accueillir n’importe quel contenu auquel elle est indifférente. Dans la mesure où il s’agit bien ici de poésie, la question n’a pas de sens, à moins de réduire la poésie à un exercice formel de versification. J’y reviendrai.
 
 - Eric Dazzan

 

1 Je pense à la fin du texte de Rimbaud que j’ai cité la dernière fois : « Des liserons orange, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d’or et les marguerites demandant grâce au jour. » Le Christ de Rimbaud s’abstrait du monde, se retire dans la contemplation comme l’ont fait et le feront tant de poètes et de mystiques.

2 Je pense à ces « vues sur horizon » - fenêtres, arcades, etc. - qui ouvrent tant de peintures religieuses sur la campagne au loin et que l’on trouve encore dans le portrait de Mona Lisa comme un lointain souvenir du caractère sacré de l’inscription de toute présence humaine sur la toile de la Création.

3 On se souvient que Jeune Parque – présence retirée, s’il en est, de la fureur du monde – s’ouvre sur cette citation de Corneille – le grand oublié de la modernité critique qui lui a préféré Racine : ‘Le ciel a-t-il formé cet amas de merveilles / Pour la demeure d’un serpent. »

4 Voir l’ouvrage, ancien déjà, de Michel Deguy, Tombeau de Du Bellay, Gallimard, 1973. Voici le début de la présentation en quatrième de couverture : « Du Bellay, éternel second, étape sacrifiée de la scolarité, est en vérité l'un des tout premiers poètes modernes : déchiré à la jointure d'un monde du Symbole qui décline (il le salue d'Olive) et d'un monde de l'oisiveté affairée où le poète, déserté de muse, appartient à son absence d'état, il découvre l'étendue de la perte : regret. »

5 Voir le joli poème de Baudelaire sur lequel Bonnefoy ne cessera de revenir (pour y retrouver, il est vrai, les traces du serpent) : « Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,/ Notre blanche maison, petite mais tranquille ;/ Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus/ Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,/ Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,/ Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,/ Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,/ Contempler nos dîners longs et silencieux,/ Répandant largement ses beaux reflets de cierge/ Sur la nappe frugale et les rideaux de serge. »

6 Voir le petit texte de Bernard Noël La privation de sens (éd. Barre Parallèle, 2006) dont voici le début : « Lassitude et révolte, en vérité rage contre la lassitude quand la révolte se fatigue. Le pouvoir a trouvé le moyen d’occuper en nous les lieux de la défense et même d’user notre énergie. Une faiblesse vient qui n’a pas de raison, et qui soudain n’est consciente que par hasard. On devine alors que le vieux rêve tyrannique est en train de se réaliser : celui d’une soumission sans contrainte apparente produisant l’effet d’un abandon. Mais à quel envahissement a-t-on cédé pour en arriver là ? Il y a longtemps déjà que, pour expliquer ce phénomène, j’ai fabriqué le mot « sensure » afin d’exprimer la privation de sens ».

7 Jean Malrieu, Le plus pauvre héritier, Privat, 1976.

8 Bertrand Degott, Correspondances, Tarabuste Editeur, 2025.

9 Christian Bobin, L’eau des miroirs, Gallimard, 2025.

10 Jean-Pierre Lemaire, Le livre de verre, Gallimard,2026.

11 Le poème qui suit cette citation évoque l’échange épistolaire et d’une certaine manière l’écriture, à comprendre avec une minuscule mais l’écriture, quelle qu’elle soit, se comprend toujours ou du moins potentiellement dans l’horizon des Écritures. D’une certaine manière, le temple de l’éternel pourrait, dans cette perspective, être l’écriture elle-même.

12 Le livre d’heures est le titre d’un ensemble de poème de Jean Malrieu qui appartient à Possible imaginaire. En voici un extrait : « Grâce donc au monde créé ! Le jardin, devant la porte, émerge de l’angoisse*. / Et voici que les oiseaux chantent le psaume de la lumière. »

 

René Magritte, La Bonne aventure, 1938

 

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