de l'absurde à la norme, ou l'impasse camusienne
Le professeur de lettres de classe de première est bien forcé de témoigner: la place que prend l'Etranger de Camus fait quasiment de cette œuvre le roman obligatoire que la France fait lire à ses jeunes adultes. On m'accusera d'exagérer : c'est ne pas avoir vu passer pendant des années les "descriptifs annuels" et les "listes" que chaque professeur se doit de communiquer aux examinateurs, professeurs eux-mêmes. C'est une conjonction de facteurs qui est à l’œuvre: la brièveté du roman qui le destine naturellement à la lecture cursive, son écriture blanche qui rend sa lecture aisée; son découpage en deux parties très net et aisément interprétable; sa "philosophie" très perceptible. Et puis l'homme a de quoi séduire l'enseignant-type: un homme de gauche qui ne s'est pas égaré dans le totalitarisme; une autorité morale, dont la morale, justement, peut se définir en quelques termes point trop effrayants pour l'enseignant: justice, solidarité.
Il y a quelque chose d'effarant, ou d'effrayant, de se rendre compte que l'Etranger est à ce point devenu le nouveau catéchisme de nos enfants. On biberonne de jeunes âmes à l'absurde, au moment venu pour elles de se lancer dans la vie. J'aimerais ici désigner quelques points méritant critique.
L'absurde camusien est le nom posé sur le sentiment d'étrangeté, de lassitude ou d'horreur face au monde. Ainsi, Caligula, veut prendre le "visage bête et incompréhensible" des Dieux et du Destin; dans le Malentendu, le vieux serviteur muet simulant la surdité est le symbole d'un dieu impassible et malveillant. Ces développements et ces fictions tendent à vouloir prouver le silence de Dieu et/ou son inexistence. C'est ce que nous nommerons le nietzschéisme faible de Camus.
Je comprends bien qu'on veuille affirmer l'absence de parole explicative transcendante. Pourtant Dieu a parlé. Le tragique est que ces penseurs souhaitent attribuer à un silence de Dieu leur propre surdité volontaire.
Camus identifie le danger de l'absurde et du nihilisme et de la révolte: c'est la violence, l'homme nazi, qui fait le choix délibéré de la force et de la guerre; dès lors Camus opte pour la "justice", la lutte contre la mort: Rieux ; la volonté de donner sens; celle de préserver l'innocence; la création de "la communauté des hommes en lutte" contre l'absurde pour "l'équilibrer" (1945): tout cela semble tomber du Ciel. On se demande d'où lui vient cette morale: il refuse les fondements explicites, mais ne peut éviter de présupposer une normativité qu’il ne justifie pas. Le rejet des normes explicites, par exemple d'une religion dominante, le conduit à l'adhésion à une norme mystérieuse, qui semble aller de soi, donc - pour le coup, transcendante par son absolu.
On a beau jeu de dire que ce sont les normes que l'homme se donne à lui-même... comme si l'homme se créait des normes ex nihilo. Quand bien même un individu se créerait une morale individuelle absolument originale, quelle serait sa valeur? L'éthique est un cadre collectif: une morale déconnectée des autres serait, pour le coup, absurde.
On retourne donc, avec Camus, à la loi naturelle, comme par exemple Cicéron l'a défini, on l'a déjà lu dans ces Cahiers : la vertu est naturelle puisque nécessaire au maintien du lien social; sans vertus l'édifice social s'effondre; or l'homme est social: son existence même, sa nature, s'inscrivent dans la communauté; il est donc naturel de vouloir préserver la justice, etc. etc.
Reste à déterminer la nécessité de passer par le détour de l'absurde pour revenir au point de départ, celui formulé par les Anciens.
MAGISTER
![]() |
| Roberto Montenegro, Luna nueva (1949) |

Commentaires
Enregistrer un commentaire