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La Messe de Minuit de Flaubert

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  « Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à la lucarne pour respirer. L’air était froid, et des astres nombreux brillaient dans le ciel noir comme de l’encre. La blancheur de la neige qui couvrait la terre se perdait dans les brumes de l’horizon. Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol, et, grandissant, se rapprochant, toutes allaient du côté de l’église. Une curiosité les y poussa. C’était la messe de minuit. Ces lumières provenaient des lanternes des bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux. Le serpent ronflait, l’encens fumait. Des verres, suspendus dans la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores, et, au bout de la perspective, des deux côtés du tabernacle, des cierges géants dressaient des flammes rouges. Par-dessus les têtes de la foule et les capelines des femmes, au delà des chantres, on distinguait le prêtre, dans sa chasuble d’or ; à sa voix aiguë répondaient les voix fortes ...

Ne point se venger, c'est s'enchaîner à l'idée de pardon

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Lisons quelques lignes belles et violentes: "Nous employons le plus clair de nos veilles à dépecer en pensée nos ennemis, à leur arracher les yeux et les entrailles, à presser et vider leurs veines, à piétiner et broyer chacun de leurs organes, tout en leur laissant par charité la jouissance de leur squelette. Cette concession faite, nous nous calmons et, recrus de fatigue, glissons dans le sommeil. Repos bien gagné après tant d'acharnement et de minutie. Nous devons du reste récupérer des forces pour pouvoir la nuit suivante recommencer l'opération, nous remettre à une besogne qui découragerait un Hercule boucher. Décidément, avoir des ennemis n'est pas une sinécure.  "Le programme de nos nuits serait moins chargé si, de jour, il nous était loisible de donner libre carrière à nos mauvais penchants. Pour atteindre non pas tant au bonheur qu'à l'équilibre, il nous faudrait liquider un bon nombre de nos semblables, pratiquer quotidiennement le massacre, à l...

Comment s'installent les autocraties - les leçons de Tacite

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Le lecteur fidèle des Cahiers connaît les rapports qu'ils entretiennent avec l'actualité. Celle-ci n'est que très rarement désignée: les Cahiers se proposent d'organiser une échappée, inutile et gratuite, une élévation du regard vers les beautés d'en haut plutôt que son abaissement vers les curiosités d'en-bas*. Mais ce même lecteur fidèle aura également remarqué que si cette actualité n'est que très rarement dite, sa présence est pourtant, par endroits, palpable.  C’est en particulier le cas à la lecture des textes littéraires. Si nous les goûtons pour leur étrangeté, leur exotisme , nous ne croyons pas pour autant qu’ en raison de leur ancrage culturel dans un autre monde, je veux dire dans une époque passée, ils deviennent des vestiges silencieux, des glyphes opaques ; au contraire, nous croyons l’homme un , même si cette unicité se déploie diversement dans le temps et l’espace, et que le texte littéraire de l’homme du passé trouve toujours un écho dans l...

De l'irrationnel en politique

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Je propose aux professeurs d'histoire ces mots d'un conservateur révolutionnaire, Ernst Krieck, rallié au national-socialisme en 1932, car je pense utile ce genre de document émanant de sphères intellectuelles pour étudier sérieusement, dans les classes, le phénomène nazi. Nous nous risquerons à livrer aux lecteur quelques éléments de commentaire en fin de passage. Plus le national-socialisme devient un large mouvement de masses, plus il englobe d'éléments, plus nombreuses sont les revendications auxquelles il doit donner satisfaction, plus il devient le siège de tensions internes; il est alors menacé de décomposition (...). Pour éviter ce danger, le national-socialisme oppose un principe nouveau, fondamentalement différent des autres partis, celui de la  Gefolgschaft , de la fidélité au Führer, du commandement et du modelage autoritaires; ce principe domine les tensions internes et les fond en un modèle unificateur. (...) Il est logique qu'il rejette cette raison virt...

La peur des mots

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Nous avions déjà évoqué dans ces pages l’utilisation magique des mots  ; par cela nous désignions une certaine utilisation de la parole, non en tant que code destiné à assurer la transmission d’un message, mais comme incantation, sortilège ou un mauvais sort ; cela, parce que le mot a une forme, une sonorité, une histoire, une charge émotionnelle qui permet à celui qui l’emploie de toucher plus aisément le pathos que le logos. Le mot peut ainsi avoir une usure ; je me souviens encore de cette réunion de professeurs dans un établissement de l’enseignement catholique où l’une d’entre elles proposa de ne plus parler de « charité » mais de « solidarité ». Le lecteur fidèle de ces Cahiers sait d’avance que je préfère que l’on rende compte du sens pur des mots plutôt que, actant son usure, on s’en débarrasse. Car renoncer à la Charité, c’est renoncer à une vertu théologale, et c’est aussi renoncer à l’Amour, à l’ Agapè , à la Troisième Personne de la Trinité...

Céline & le christianisme

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"La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c' est qu' elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d'étourdir, elles cherchaient pas l'électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d'autor. Elles le rencardaient sans ambages : " Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu'une ordure... De naissance tu n'es que merde... Est-ce que tu m'entends ?... C'est l'évidence même, c'est le principe de tout ! Cependant, peut-être... peut-être... en y regardant de tout près... que t'as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d'être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable... C'est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité... La vie, vache, n'est qu'une âpre épreuve ! T'essouffle p...

vindicatifs et tristes

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"J'aime les hommes de l'Ancient Testament: ils sont vindicatifs et tristes. Les seuls qui aient demandé des comptes à Dieu, chaque fois qu'ils l'ont voulu, qui n'ont laissé échapper aucune occasion de lui rappeler qu'il est impitoyable, et qui n'ont plus le temps d'attendre... Autrefois on levait les poings vers le ciel, aujourd'hui seulement les regards." Emil Cioran, Le Crépuscule des pensées   Frantz Kline, untitled, 1956